Freelance France Japon

Le réseau des professionnels indépendants et entrepreneurs franco-japonais

Lionel Dersot

L'angoisse du freelancer, le vrai

On parle très peu dans FFJ de l'état - des lieux, de l'âme - du freelancer, du vrai. Celui qui remet la mise sur le tapis chaque mois. Il fallait commencer. C'est fait, ici même.

L'angoisse du freelancer aux entrées et missions aléatoires, c'est simplement la perspective des fins de mois qui déchantent et le compteur remis à zéro en début de chaque mois. Dans un pays comme le Japon, le paradoxe se trouve peut-être dans le fait que le freelancing bénéficie à la fois d'une fiscalité avantageuse et d'un certain mépris au sens large dans la société "normale", celle cravaté costarisée qui pointe entre 8:30 et 9:30 tous les matins. Le banquier n'a aucun prêt à vous proposer, les cartes de crédits offertes sont indigentes, quel que soit le solde de votre compte en banque (pour un gaijin, le type de visa peut influencer la chose). Certains ronronnant dans la norme ne se cachent pas à l'occasion à vous toiser avec un point d'interrogation dans chaque oeil, questionnant le bien fondé même de votre intégrité, l'air de dire "et comment faite vous pour vivre" - pavlovien l'envie me vient toujours de renvoyer la même question au questionnaire figé dans son habitus. Dans un pays où le poids du normatif est passablement lourd - il suffit d'un petit pas de côté pour passer pour un marginal - la vie psychologique du freelancer, à mois d'être bercé par un flot soutenu de revenus et d'opportunités de travail est celle des hauts et des bas du contentement que le hasard apporte et retranche, parfois comme à sa guise, avec un malin plaisir. Il suffirait pourtant de changer de lunettes normatives pour ne pas être trop influencé par ce que pense comme "normal" la majorité normalisée qui va pointer tous les matins au travail.

8 Commentaires

Delphine Cheng Commentaire par Delphine Cheng le 29 June 2008 à 21 45
Très bon sujet qui touche à la réalité.
Mais Lionel, votre texte pose-t-il une question, appelle-t-il des commentaires et récits sur les états d'âme du freelance ou bien tourne-t-il sur lui-même en circuit fermé?
Souvent, j'ai cette impression lorsque je vous lis. Par exemple, il n'y a pas de point d'interrogation dans votre texte même à la question "et comment faite vous pour vivre": Cela veut dire qu'il n'y a pas de réponse à donner?
Le thème est intéressant, vous émettez une opinion : le freelance au Japon est méprisée par la majorité des salariés "stables".
Certes, mais pas seulement qu'au Japon. En général, les gens qui sont leurs propres patrons sont regardés comme des betes curieuses (le fameux comment faites-vous pour vivre) ou des asociales radicaux, ou au mieux des originaux (définition politiquement correct et positive).
Merci de dire le plus honnêtement possible que la vie d'un freelance est faite de hauts et de bas, (...) que le hasard apporte et retranche.
Comme je vous l'ai déjà dit, je pense qu'un freelance doit avoir une structure mentale très organisée et le sens du contact, du réseau (le hasard et la chance, on l'amadoue et on fait en sorte de le croiser, sinon on n'a même pas de patates à manger au déjeuner ni au diner)pour éviter l'angoisse d'être seul et sans ressources pour vivre.
J'ai des amis dans le monde du spectacle vivant en France, et eux aussi vivent comme des freelances si on veut. L'attente que le téléphone sonne, la course au casting ou aux subventions pour créer un spectacle, monter un projet, etc... toutes ces moments d'insécurité que personnellement, je pense que je serai très peu à même de gérer convenablement. J'admire vraiment mes amis pour cela.
Après la soirée d'hier, j'ai aussi l'impression que tout freelance que l'on soit, il faut avoir une base solide soit de connaissance (une technique particulière qui a une valeur forte), soit affective (être marié par exemple, avoir une famille ou des amis proches) pour pouvoir gérer cette angoisse qu'engendre une vie composée de contrats de courte durée.
Il faut avoir du court durée et de la longue durée...pour durer un minimum.
Après ce que les opinions des gens, on leur donne l'importance qu'on veut bien leur accorder.
Lionel Dersot Commentaire par Lionel Dersot le 30 June 2008 à 6 18
Delphine, merci de votre commentaire. Ca part en boucle? Mais alors c'est exactement ma réalité de freelancer depuis 23 ans. Ca n'est jamais stabilisé, jamais acquis. Quand l'angoisse des lendemains indécis refrappe à la porte comme cela m'arrive depuis deux jours, se pose le constat que toute l'assurance accumulée pendant les périodes "fastes" fond comme la banquise au soleil en moins de temps qu'il ne faut pour écrire cette phrase. Et la question que je me pose alors - qui est un signe de progrès d'ailleurs est "pourquoi cette assurance n'aide pas à passer le cap" d'un moment qu'on espère temporaire? Donc tous les conseils n'ont - mais c'est aussi une question de caractère - aucune prise sur la réalité du freelancing où une bonne part de son assise psychologique (self-assurance) est temporaire et fonction des opportunités de travail du moment. Il n'y a rien de plus inintéressant et irritant qu'un freelancer ou tout autre personne "bien établie dans sa vie professionnelle" qui vous lance des leçons de savoir -faire et de savoir-vivre, non pas dans le but de vous aider (c'est la façade ça) mais juste pour affirmer haut et fort son contentement.
Michael Goldberg Commentaire par Michael Goldberg le 30 June 2008 à 8 03
Lionel, ce que vous dites est vrai, mais pas toujours, ni pour tout le monde. Cela fait 45 ans depuis que mon père m'a mis à la porte (parce que j'ai arrêté de suive sa religion). Depuis j'ai eu du travail "à temps plein" pendant seulement 4 ans (2 en autant d'Agent vidéo aux Conseil des Arts du Canada, 2 comme caméraman/monteur à TF1 ici à Tokyo). A quoi bon me plaindre des creux? Il y a aussi eu des hauts. Est-ce que je vais prétendre que les choix que j'ai fait dans la vie sont les meilleurs? Devrais-je reprocher autrui pour mes soucis, mes regrets, mes craintes?

"Nobody knows you when you're down and out." À part la charité humaine, il n'y a que rarement de l'aide quand on en a le plus besoin. Nous restons existentiellement seuls. Triste réalité. C'est une raison que je préfère la coopération à la compétition. J'essaie aussi de garder un sourire – c'est contagieux.

Comme votre philosophe bien-aimé, vous êtes cynique; mais au fond, il y a de l'espoir et de la chaleur humaine, malgré les déclarations parfois au contraire. Voilà pourquoi j'essaie de vous appuyer avec le projet FFJ.

Bon courage, cher compatriote freelance!
Lionel Dersot Commentaire par Lionel Dersot le 30 June 2008 à 8 20
Je ne suis pa sûr que nous soyons sur la même longueur d'onde. En fait, nous n'y sommes pas du tout et ce n'est pas grave. "Devrais-je reprocher autrui pour mes soucis, mes regrets, mes craintes?" Je ne vois pas d'où cela sort et le lien avec ce que j'exprime. Je ne me place pas dans le sentimentalisme mais dans la problématique sociale et psychologique de l'état de freelancer. L'humour juif est hors-sujet, comme les articles "psy" d'Elle magazine.
Kuri Commentaire par Kuri le 30 June 2008 à 15 19
Mode sarcastique on :
Comme un lundi Lionel ? L'article est hors-sujet alors ? Ou les etat d'ame ne doivent etre que de la part de la personne qui lance la discussion et pas de ceux qui repondent ?
Mode sarcastique off

"Le banquier n'a aucun prêt à vous proposer, les cartes de crédits offertes sont indigentes, quel que soit le solde de votre compte en banque ", pour moi, ca n'a aucun rapport avec le freelancing, la situation etait la meme quand j'etais employee.
En fait, les usuriers japonais pretent quand meme aux personnes sans les garanties familiales ou de grosse entreprise, mais c'est au-dela du taux d'usure, justement.
On peut penser que c'est un gros desavantage de ne pas pouvoir emprunter. C'est a double tranchant. Autant au Japon qu'en France, je connais plus de personnes qui sont tombees dans des situations financieres dramatiques a cause de prets/achats carte bleue, que de personnes dans la galere parce que leur activite independante a echoue. On limite les degats et on solde plus facilement les comptes si la faillite est professionnelle. Et on peut redemarrer autre chose.

Il me semble que des millions de Japonais travaillent avec des statuts de freelancer et proche, il y a aussi enormement de petits entrepreneurs. Par rapport a la France, il y a moins d'employes et de fonctionnaires. Est-ce que finalement ce n'est pas le fait de ne pas avoir d'activite freelance qui ne serait pas les plus etrange ici ?

La question : "Et vous arrivez a en vivre ?" est courante et legitime. Je la prends sans etats d'ames, je la pose aussi souvent. C'est la realite. Au Japon, les 3/4 des activites freelances et petits business ne suffisent pas a faire bouillir la marmite a eux seuls. Mais ici, a Osaka, les gens sont tres positifs et considerent que si une activite rapporte plus que zero yen, on a raison de la faire. On a encore plus raison quand on s'enrichit personnellement dans l'activite (en apprenant des choses nouvelles, en rencontrant des gens interessants, en voyageant, mangeant, s'amusant dans cette activite).
Ce comportement optimiste des concurrents porte un peu tout le monde. Cela donne l'energie pour continuer assez longtemps une activite "pas tres rentable" pour depasser la phase de decollage et en faire un vrai gagne-pain. Cela donne le peps pour commencer de nouveaux side-business alors meme que le premier ne nous transforme pas en Bill Gates.

Pour moi, c'est toujours la douche froide quand je rentre en France et que j'entends : "Il faut 3 ans pour devenir rentable, avant de se lancer, il faut un capital equivalent a moins 3 ans de salaires + les charges et un solide business plan, sinon ce n'est pas la peine de se lancer dans l'activite. C'est de la folie.". Chez moi, c'est ca la religion de Papa, les gens le paient pour s'entendre dire ca, et moi, je lui ressers a boire pour qu'il arrete de le repeter a l'infini. Car honnetement, parmi vous, combien avaient "assure" leurs arrieres a ce point avant de commencer a faire du freelancing ?
Mais c'est tellement le "vrai bon sens" dans en France que l'Etat l'avait interiorise en demandant jusqu'a recemment aux petits entrepreneurs et freelancers de payer des charges d'avance. En gros, il faut d'abord assurer sa retraite et sa secu avant de penser a travailler. Et finalement, beaucoup de compatriotes s'inquietent pour les autres, angoisses de savoir que des compatriotes vivent sans le "filet" dont ils pensent beneficier. J'ai vu mille fois des Francais de l'interieur poser la question a des expats entrepreneurs.
Je n'y suis plus, je ne peux plus penser comme eux.
Lionel Dersot Commentaire par Lionel Dersot le 30 June 2008 à 16 10
C'était écrit un dimanche donc pas comme un lundi. Pas la moindre once d'état d'âme ou de cynisme dans ce que j'écris. Si, si, ça arrive. Je ne m'attendais pas que le sujet de l'angoisse spécifique des lendemains qui déchantent, spécifique au freelancing, génère ces réactions. Je suis sans voix, avec un nouveau contrat aujourd'hui, inespéré, enfin, presque.
Kuri Commentaire par Kuri le 30 June 2008 à 17 14
C'est bien la remarque du lundi qui m'a fait sursauter, mais je m'en remettrais.L'angoisse sans une once d'etat d'ame, on n'a pas ca en rayon : L'angoisse est un etat d'ame.
Bravo pour le nouveau contrat.
Lionel Dersot Commentaire par Lionel Dersot le 30 June 2008 à 17 19
C'est la mise en exergue du sujet qui est sans état d'âme, l'état d'âme est un état d'âme, comme l'angoisse. Merci pour le contrat, je transmets.

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