Avez-vous lu l'article suivant paru dans Le Monde sur l'émigration française en Irlande? Je n'ai pas pu le lire sans penser au contraste japonais. De l'Irlande au Japon, il n'y a que l'espace d'une lettre de l'alphabet, mais les conditions locales de là-bas, flexibilités, opportunités, apparente collaboration, changement et transformations possibles. Le contexte ici étant différent - je crois qu'un gaijin est à vie à la marge et s'il s'agit de faire quelque chose - hormis quitter le Japon - c'est justement aménager la marge au mieux - et FFJ entre dans cette optique - qu'est-ce que cela vous inspire? Inutile de s'apesantir sur le côté capitalisme crasse de requin, ça arrive partout. Voii l'article.
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Aller simple pour l'Irlande
LE MONDE 2 | 22.05.08 | 15h45 • Mis à jour le 22.05.08 | 15h45
'alcool avait déjà bien coulé dans les veines, le jour du mariage, lorsque le vieux Tom Connolly leva son verre à la santé de Fergal, son neveu, et de Sophie la Française. "A eux deux, lança-t-il dans l'entrechoquement des pintes de bière noire, ils symbolisent l'esprit Celtic Tiger !" Le "Tigre celtique" : c'est ainsi que les Irlandais ont surnommé la croissance économique phénoménale qui, en vingt ans, a fait passer leur île d'un état de pauvreté absolue au pays d'Europe doté du plus fort produit intérieur brut. Là où le vieux Connolly croisait autrefois des sans-abri et des chômeurs, il regarde désormais passer les 4 ¥ 4 et une foule de jeunes gens pressés.
Il a vu Dell, Microsoft, Abbott, tous les géants américains de la Silicon Valley ou de la biotech venir se nicher à l'intérieur de la zone euro, dans cette île où l'on parle anglais et où l'on paye si peu de taxes. Il a observé le ballet incessant des grues et le prix de sa maison tripler, et a constaté, vaguement désarmé, que son Irlande s'ouvrait aux quatre vents : le divorce et l'homosexualité ont été légalisés, et on y parle désormais 167 langues.
Fergal est né en 1963, et il a fait comme tous les Irlandais de sa génération et tous ceux des générations précédentes : il est parti chercher fortune. Sur sa fratrie de huit, cinq ont emprunté les chemins de l'exil. C'est à Paris que Fergal a rencontré Sophie… Depuis qu'en 1798 le général Humbert, volant un peu tard au secours de l'insurrection républicaine, remporta à Castlebar, face à six mille soudards de Sa Majesté, une victoire sans lendemain, l'amour entre les deux pays s'est cent fois célébré sur le dos des Anglais… Sophie, elle, avait gardé de son expérience de jeune fille au pair à Dublin le souvenir d'une terre de liberté, d'un pays où être soi-même. "On y trouve un espace mental que nous n'avons pas. Chez nous, la société est figée : on naît quelque chose et on reste quelque chose…" Leur rencontre à la projection d'un film de Wim Wenders, Si loin, si proche !, est comme un appel du destin.
Car, entre-temps, la révolution irlandaise a eu lieu. Pas celle que l'on attendait. Celle de l'argent. Il est temps pour l'exode éternel de s'inverser. Fergal, comme des milliers d'autres, prend le chemin du retour. Et les Français, comme des milliers d'autres immigrants, vont les suivre. Sur les dix dernières années, le nombre de Français choisissant de quitter l'Hexagone a augmenté de 52 % ; le chiffre grimpe à 216 % pour la destination Irlande. "A Paris, explique Sophie, tu as du mal à faire ce que tu aimes. Et l'idée règne que tu feras la même chose toute ta vie. C'est comme ça que mes amis s'ennuient dans leurs boulots : parce qu'ils ont peur de bouger !" Fergal et Sophie : Tom, le vieil oncle, avait raison pour le symbole.
RUÉE VERS L'OR
"Ici tout est à inventer… En France c'est déjà fait." Grand, les sourcils noirs et la main ferme, Mehdi Annad est à Dublin comme un poisson dans l'eau. Lorsqu'il est arrivé de Marseille, il y a trois ans, avec un diplôme d'études comptables et financières, l'envie de bouger et le goût des affaires, l'Irlande lui a ouvert les bras. Il commence chez Xerox ; quitte l'entreprise pour un courtier d'assurances ; rencontre sa femme, Marjolaine, une belle brune franco-italienne à la peau blanche et aux yeux rieurs, qui comme lui enchaîne les postes et les salaires qui grimpent. Mehdi gagne 5 000 euros net par mois mais ça ne lui suffit pas. Pas ici. Ici, c'est la ruée vers l'or. Il y a des business qui se montent dans chaque pub.
Ce monde, qui bascule d'un coup de la colonisation à la modernité, est en pleine construction. Un eldorado pour ceux qui ont du flair. Le beau-frère de Mehdi a quitté la finance pour créer une entreprise de laveurs de carreaux. Lui lance un ballon d'essai : à Noël dernier, il ouvre sextoys-and-fun.ie, un sex-shop en ligne. "Le truc que je kiffe le plus, c'est un vibro que tu branches sur ton i-pod et qui marche en rythme avec la musique… Tu as tout à faire ici… Et les sextoys, c'est devenu un lieu commun : les filles, tu n'as pas idée à quel point elles peuvent être intéressées, tu ouvres le sac à main de n'importe quelle gonzesse, elle en a un, parole ! Ma femme…" Sa femme, plus prudente, sourit : "Moi, euh… si ça peut être un bon filon…" Le grand pub clinquant où il a donné rendez-vous est un repère de jeunes yuppies, dos nus, le sein nonchalant, gloss à gogo et chaussures brillantes.
Tout sent le fric, le toc et la mondialisation. "Etre français à Dublin, c'est un boulevard : 1- tu es forcément romantique. 2- tu es chef cuistot, même si tu n'as jamais fait que des raviolis en boîte. Tout de suite tu as la mégavie… Regarde Sarko : je crois en lui, c'est un gros showman, le mec… Carla et Sarko ! Attends, c'est la classe. Y en avait marre des Bernadette. On a un président qui porte du Dior, sort avec un top : la France c'est un beau pays, vraiment."
A Dublin où pisse la pluie, les Mehdi poussent à tous les coins de rues. Jeunes gens aux dents longues et au parler libre, prêts à croquer la vie, tout imbibés de rêves. Laurent Girard-Claudon et son pote Jean-Christophe (un nom trop compliqué : maintenant, c'est " John ") se sont fait une spécialité du recrutement. Ils ont commencé comme tout le monde – entre le lit et le frigidaire, un ordinateur, un téléphone et un stagiaire – sur un constat simple : la France n'assure pas sa mission en ce qui concerne le placement des jeunes talents français qui débarquent à Dublin. Bingo : sept ans plus tard, Approach People est un intermédiaire quasi incontournable entre les grandes entreprises basées en Irlande et le marché français des cadres. Une vingtaine de salariés. 1 300 personnes placées en sept ans, dont 500 l'an passé. Un million de chiffre d'affaires en 2006, le double en 2007. Les bénéfices ? Motus ("Vous comprenez ?"). Seuls signes extérieurs de richesse : une Porsche Boxster pour l'un, une BMW pour l'autre.
"ICI, RIEN N'EST FIGÉ"
It's a Free World !, s'intitulait le dernier film de Ken Loach qui pointait du doigt les dérives d'un monde où le profit devient la règle et la solidarité sociale un rêve de jeune vierge. On n'en est pas si loin. Dans ce "monde libre", tout est possible. Le pire mais aussi, peut-être, le meilleur. C'est comme si les mots eux-mêmes n'avaient pas le même sens des deux côtés de la mer. " Précarité " n'y est pas une menace mais une chance ; "mobilité", une seconde nature. Quand chez nous la " flexibilité " est un couperet patronal, les Français d'ici l'emploient à tire-larigot : "Le système est flexible, l'école est flexible, la fille est flexible, mon patron est flexible…" comme un synonyme de "liberté", y compris celle de planter là votre employeur car il vous insupporte.
"Parce que, à 18 ans, à Paris, j'ai voulu faire des études de lettres, pourquoi cela devait-il ensuite bloquer tous mes choix ?" Cécile Pinot n'a rien d'une jeune libérale décomplexée pour qui la vie est un long fleuve tranquille : elle a tenté une psychanalyse ("mais en anglais, ça ne fonctionnait pas, mon inconscient parle le parisien"), boit jusqu'à plus soif, et emmène la danse au fest-noz organisé par l'association Breizheire – une quarantaine de "Bretons d'Irlande" qui tentent de reconstituer une famille au sous-sol du Chonradh na Gaeilge, le centre gaélique. "A Dublin, poursuit-elle, on vous donne votre chance à tout moment, à tout niveau. On ne vous juge pas sur votre faciès ou sur le sujet de votre master – De l'homosexualité en Irlande – mais sur votre capacité à bosser."
Responsable qualité chez Symantec, numéro un des outils de sécurité informatiques, elle en connaît un rayon sur la suprême fragilité du système, sur le possible envol des call centers, qui commencent à se demander si la délocalisation est bien rentable, ou sur le départ des centres stratégiques vers des cieux (encore) plus cléments. Pour autant elle aime ce free world : "La vraie liberté, ici, c'est la possibilité de changer d'avis. Rien n'est figé. Le recruteur n'est qu'un recruteur, alors qu'en France c'est un mec qui a les pleins pouvoirs, Dieu sur terre…" Rêve. "Aisling" en irlandais. Aisling, c'est son nom… Le nom de celle que Jérôme Dupuy a suivie depuis Toulouse où il étudiait le droit international.
A Dublin, la cravate se porte à rayures diagonales tombant vers la gauche. Sous son costume impeccablement taillé, le jeune juriste ne dépare pas : les rayures sont roses et son cheveu est riche de gel. Il ouvre de ses doigts délicats son porte-documents de cuir, tend la brochure et se lance, avec l'accent du Sud-Ouest (il est de Condom dans le Gers mais, chez les Anglo-Saxons, c'est un lieu de naissance qui prête à la moquerie, alors il évite d'en parler), dans une savante apologie des mérites de la verte Irlande pour les entrepreneurs français. C'est la mission pour laquelle il a été embauché par le cabinet Lavelle Coleman : attirer et prendre en charge les entreprises françaises qui désirent s'installer ici. "Cela reste le pays d'Europe au plus fort pouvoir attractif : ne serait-ce qu'en raison de sa fiscalité très faible pour les entreprises : 12,5 % alors qu'en France elle est de 33 %."
Mieux : depuis le 1er janvier, dans sa volonté d'attirer sur son territoire des industries plus pérennes, la loi dégage de toute imposition les sociétés " de droit irlandais " qui déposeraient un brevet. Un concept éminemment modulable qui ouvre un champ infini aux juristes – qu'est-ce qui est brevetable ? qu'est-ce qui ne l'est pas ? – et une incitation de plus pour les entreprises candidates à l'expatriation.
La conquête de l'Ouest. Des presque 4 millions de personnes qui peuplent aujourd'hui l'Irlande, plus de 10 % sont immigrées, dont la moitié de Polonais. Sur O'Connell Street, la petite boutique Mary Mediatrix, qui diffuse sur la rue sa musique sacrée, a affiché "Bureau de change" en grosses lettres rouges au milieu des icônes impavides droit venues de Varsovie. Les gens marchent au pas de course dans tous les sens, les bras chargés de paquets, l'œil brillant d'une affaire à régler, d'un marché à signer. Un peu plus bas, devant la poste centrale, imposant bâtiment néoclassique, symbole de la résistance à la domination anglaise (c'est ici que la révolution de 1916 fut réprimée dans le sang), des membres de l'IRA ont déployé une grande banderole noire pour manifester contre une possible visite d'Elizabeth II. Une douzaine de robustes Gaëls en parkas de travailleurs et une vieille femme belle et digne aux cheveux gris tentent de rappeler à la marée humaine qu'il fut un temps où le pays se battait pour autre chose que l'argent.
Peine perdue. La croissance peut bien montrer des signes d'essoufflement, les prévisions pour 2008 être descendues de 4,8 % à 2,3 % – le taux le plus faible depuis 1992 –, rien n'y fait, personne ne semble vouloir envisager la mort du "Tigre". Le prix de l'immobilier, même s'il a commencé à baisser, est toujours à des niveaux indécents. Le Français, même riche, n'achète pas, il loue. Un deux-pièces s'échange à presque 400 000 euros ! Au cœur de l'hiver, le Quai d'Orsay a mis en vente la maison de l'ambassadeur… 60 millions d'euros, une somme faramineuse en regard de la bâtisse ("Jolie, certes, mais ce n'est pas Versailles !", se gausse la communauté française), d'autant que le marché a montré l'an passé ses premiers signes de faiblesse. Pas de quoi entamer le moral des ménages. L'Irlande vit au présent. La grande famine de 1845 et les années d'asservissement à la Couronne ont inoculé l'idée que le malheur est toujours là, en suspens ; que les bonnes choses ne durent pas ; qu'il faut profiter du boom économique sans souci du lendemain. Les filles rebelles et à demi-saoules peuvent continuer de sortir dans leurs jupes trop courtes jusqu'au bout de la nuit : ici personne n'a peur. Ni de l'avenir ni de son prochain.
Cap au sud-ouest, d'où le ciel charrie de gros nuages noirs. L'orage menace. La voiture fait des embardées sous les coups de boutoir du vent. Marcel Lehmann occupe les dépendances d'une ancienne demeure, à 30 kilomètres de Cork. Il a posé ses bottes en caoutchouc et passé veste en tweed et pantalon de velours pour accueillir le visiteur dans la cour boueuse. Entre chien et loup, la lumière est sépulcrale. On pense à Dickens… Marcel le jardinier, amateur de littérature et de danse contemporaine, n'a ni télévision, ni portable, ni Internet. Et ce n'est pas seulement parce qu'il tire doucettement le diable par la queue. On sent l'incompréhension dans sa voix lorsqu'il évoque ce pays qu'il ne reconnaît plus, ces jardins m'as-tu-vu dont la mode suit l'évolution du marché immobilier. "Ils veulent du palmier ! Comme en Floride… Il y a tellement d'argent que les gens ne savent plus quoi en faire ! Parfois, je pense qu'il va falloir que je parte." Ce matin, comme chaque jour, Marcel s'est levé avant l'aube. Il est passé chez Handley's chercher son journal puis il est allé chez la vieille Mme Malcolm. Il a planté du buis et des tulipes. Il fait doux malgré le vent. "Ceux qui vivent à l'étranger, c'est qu'il y a une raison, dit-il. Ce n'est pas innocent. On part pour quitter quelque chose, toujours un peu."
Un filet de barbichette et le teint rose de ceux qui travaillent au grand air, il a quitté le Beaujolais en 1989 : "Je ne sais pas si je suis arrivé, dit-il en pesant ses mots. Mais il fallait partir. Alors autant partir la valise pleine de rêves… C'est un exil avec des rêves." Sur le mur derrière lui, la photo de son père, Julien. Un bel homme, ce père qu'il n'a pas connu, lui l'enfant adopté ; ce père dont il ne connaît le visage, dont il ne possède la photo, que depuis l'an passé ; ce père juif errant, et sa mère avant lui, comme une malédiction depuis que l'arrière-grand-mère quitta un jour l'Alsace. "Parfois je me demande si je n'ai pas une mission pour tous ceux qui sont derrière : résoudre le problème de l'errance."
Qu'elles soient récits d'aventure ou d'exil, soif de victoire ou lignes de fuite, les histoires françaises en Irlande racontent toutes la même quête de soi. Samuel Chantoiseau aussi a été adopté. Deux fois. Une fois par sa famille d'adoption, là-bas à Saint-Etienne, chaleureuse et aimante. La seconde fois à Cork, par la communauté française. "J'avais un rêve : partir à zéro, me retrouver livré à moi-même, à l'étranger, raconte l'ancien prof de photo. Mais dans ces moments-là, votre histoire personnelle ressurgit. Et là, ça a été hyperviolent. Je me suis traîné pendant trois mois…" De cette période, il a gardé des photographies : "Floues, parce que ma vie l'était. Et pleines de lumière, parce que c'était ce dont j'avais besoin." Cork.
Quelque 7 000 français pour 120 000 habitants. Difficile de rester longtemps perdu. " Ici, il y a une seule règle : Parles-en à quelqu'un ", expliquent les Irlandais, et les Français s'avèrent un réseau très efficace. Voici le photographe engagé comme sommelier dans le restaurant le plus prestigieux du comté, Ballymaloe House : "On a plus de deux cents cuvées différentes. Je vis un rêve. Mon chef m'a même invité chez lui. C'est très rare en Irlande où on ne s'invite qu'au pub. Je suis libre, je m'amuse, j'ai du boulot… et j'ai appris à faire un nœud de cravate…"
Des histoires comme celle-ci, à Cork, il suffit de tendre l'oreille pour en entendre mille. Au Sin E, chaque mardi soir, Catherine Drapier, la guitariste et violoniste à la voix fluette qui emmène la meute de musiciens traditionnels, est elle aussi française. Elle raconte autour d'un corned-beef l'histoire de trois sœurs qui, un jour de 1982, prirent le bus pour l'Irlande. Son histoire. Deux jours de route à travers l'Angleterre, une traversée houleuse, et tout au bout, le tout au bout du monde. Et ses "êtres bizarres", ses "situations extraordinaires"… "Il y a chez les gens d'ici quelque chose d'un peu fou, de spontané, de pas organisé, d'inconfortable… mais qui fait rire."
Une histoire d'amour comme une révélation mystique. Maryannick, Michèle et Catherine ont depuis toutes les trois épousé un Irlandais. La première est à Belfast ; la deuxième à Paris ; et elle-même, à Cork, partage sa vie entre la musique traditionnelle et l'institut d'aide aux devoirs qu'elle a créé avec son mari, Padraig, le flûtiste. Car tout le monde, ici, a sa petite entreprise, son projet bis, son devoir d'entreprendre. Isabelle, la fromagère de l'English Market, devenue une véritable institution, confirme : "C'est vrai : sans le Celtic Tiger, je ne serais sans doute pas là. C'est vrai : j'adore les fromages et pourtant je n'aurais jamais fait ça si j'étais restée en France, dans une entreprise de climatisation. C'est vrai : il y a ce sentiment réel de liberté… Mais c'est aussi la liberté de bosser comme des fous, d'avoir trois boulots en même temps…"
A ceux qui imaginent l'Irlande uniquement parée des couleurs chatoyantes d'un american dream à l'européenne, les hauteurs de Hollyhill qui émergent de la bruine ont tôt fait de rappeler que le libéralisme n'est pas une promesse de paradis pour tous. Là-haut, Apple fait travailler dans des bâtiments modernes et impénétrables quelque 1 500 personnes de tous pays. Un creuset du troisième millénaire enserré par des alignements de maisons grises, et dont la misère se lit sans traduction. A cette heure-ci, Grégoire, qui a rejoint la team française du département après-vente en septembre, doit faire du rameur (" c'est bon pour le cardio ") dans la salle de gym : "Le call center, pour moi, c'est une étape de transition : je ne crois pas au hasard, je crois au karma."
LE "FRENCH VILLAGE"
Le rêve est un sport solitaire. Et les Français qui rêvent plus de deux ans ne sont, in fine, pas si nombreux. A la frontière de l'Irlande du Nord, dans une région trouée de lacs et longtemps base arrière des bataillons de l'IRA, Michel, 63 ans, et son fils Olivier regrettent encore le départ d'Yvette, qui n'en pouvait plus de la pluie, des maisons de granit gris et des monstrueux brochets dont son mari et son fils se sont fait une spécialité. L'International Fishing Centre de Belturbet ne recherche pas la notoriété, il l'a.
Depuis vingt ans, le "french village", comme l'appellent les gens du coin, accueille de graves malades de la pêche, pratiquement tous français ou belges, dans des bungalows postés le long de la rivière pour pratiquer le no kill. Huit mille bêtes par an – dont une centaine de plus de 1 mètre – que l'on prend soin de rejeter ensuite dans l'Erne. Les joues rosies par le vent, Michel observe le niveau de la rivière dont les eaux en crue viennent lécher les barques sur la rive. Au départ, dans ce grand moutonnement de collines, de nuages et d'animaux, il n'y avait rien, le plus proche voisin vivait sur terre battue et le pêcheur venu d'Alsace avait un mal de chien à trouver des asticots ou un bateau qui ne prenne pas l'eau. Aujourd'hui, il affiche complet une saison à l'avance mais Yvette a repris l'avion il y a huit ans. "Quand je regarde ce qu'on a fait ici, ça m'embête de vieillir. Les jeunes ne voient que ce qu'ils gagnent, et pas ce qu'ils dépensent… Mon fils, je l'ai obligé à ouvrir un compte épargne-retraite." En France.
Laurent Carpentier (envoyé spécial en Irlande)